Le deuil

A propos >> J'ai passé l'été dernier en présence de la maladie. J'ai vu comment un corps peu à peu nous lâche. J'ai vu le dernier souffle. Je ne m'en remet toujours pas. D'abord l'acte en soi, mourir, est odieux. La disparition, ensuite, est insupportable. J'ai compris cet été plus que dans toute ma vie. Je me suis prise à coup de massue et j'ai compris que jamais je ne pourrais comprendre ni accepter l'horreur de ce processus : mourir. Et que tout compte fait, certains avaient bien raison de dire que nous n'avions aucun but ici. Si écrire tout ça peut donner un but à ma vie, alors je le ferais.

Un peu plus : En gros, j'ai un dossier sur mon bureau, et peu à peu je le remplis. J'ai colle des textes immenses et sans aucun sens aussi bien que deux phrases orphelines. Je le remplirais jusqu'à en avoir marre, jusqu'à me sentir bien. Dans ce dossier, il y a une nouvelle plus longue, plus consistante que les autres. Son nom, c'est Le Cosmos et le Grand Tout. Cela vient d'un dessin qu'avait fait ma mère sur l'invitation aux funérailles de mon grand-père. Je vous propose de lire la première version de l'incipit.

Partir. Tu as lâché ça un jour. Partir. Pour ne plus revenir. Dès que ces mots ont franchi ta bouche, j'ai sur que tu n'aurais de cesse de les répéter. Partir. Je veux partir. Partir où, partir comment ? De la folie. C'était de la folie. Sois réaliste. Partir. Pour vivre. Mais tu vis, je vis, nous vivons ! Ne sens-tu pas ce coeur qui bat ? Et le sang dans tes veines ? En quoi être sur un autre bout de la planète changerait les choses ?
Chaque jour, c'était le même refrain. Il faut que je parte. Tu m'entends ? Loin ! Vite ! Avant de crever dans cet endroit minable ! De l'air ! De l'air !
Partir, oui, mais où, ma tendre ? Il y a quoi ailleurs ? Il y a quoi de si merveilleux qui t'appelle ? Les problèmes seront toujours là à nous attendre, ailleurs. Il n'y a pas d'échappatoire.
Chaque jour, elle m'expliquait qu'elle avait peur ici. Que c'était sombre, froid. Qu'il fallait que je l'aide. Tu m'aimes, non ? Oui, je t'aime. Alors fais-le. Emmêne-moi loin. Libère-moi de cette souffrance.
Je voyais bien qu'elle disait vrai, que notre avenir ici était limité, pauvre. Sans aucun espoir. Je n'avais pas plus d'illusions qu'elle.
On est ensemble, c'est tout ce qui compte ? Non, ce n'est pas tout ce qui compte. Ici, j'étouffe. Ici, je ne sais que haïr. Plus les jours passent, plus notre amour s'efface. Je n'arrive plus à ressentir l'amour, tu comprends ? Vois-tu l'horreur que m'inspire cet endroit ? Partons, partons pour que je t'aime à nouveau.

Partir, donc. Pour ne pas perdre son coeur. Après tout, pourquoi pas ? Dis-moi juste pourquoi.
Ici, tout me rappelle mes erreurs. Nos erreurs. Je vois les destins qu'on a brisés, les âmes qu'ont a tourmentées, les morts qu'on a oubliés, peu à peu... Tu n'imagines pas tout ce qu'ils me disent. Les reproches qu'ils me font, qu'ils nous font. Et si tu savais comme ils ont raison...! Si tu savais, alors tu me laisserais partir.

La laisser partir. Plus de "nous". Maintenant, il n'y avait plus qu'elle. J'étais un poids, le tyran qui faisait durer son supplice. Quel monstre !
Donc plus de "nous", vraiment ? Non. Elle avait raison. Notre amour s'effaçait tant et si bien que je venais à penser qu'il n'avait sans doute jamais existé.
Je n'avais plus de choix à faire. Elle l'avait fait. Elle partirait. Elle voulait juste que j'en supporte les conséquences, elle voulait me rendre coupable de son départ.

Il existe, dans ce monde, des femmes qui partent un beau jour. Elles ne savent pas bien pourquoi. Elles partent juste. Dans leurs esprits, rien n'a plus de sens. Ni cette vie, ni les amours et enfants qu'elles croyaient aimer. Ni ce qu'ils allaient penser de ce départ. Elles étouffent, et un matin, elles veulent de l'air. Voir le soleil encore. Retrouver cette jeunesse perdue. Récupérer la liberté qu'on leur a volée. De toute façon, ce n'est pas leur faute. On leur a pris tout ça bien trop tôt. Ces enfants, après tout, seront mieux sans elles. Certes, leurs départs pourraient être un traumatisme, mais tellement plus réparable que celui de vivre à leurs côtés ! Ils comprendront plus tard ce cadeaux qu'elles leur font aujourd'hui. Peut-être même les remercieront-ils ?
En tout cas, les voilà parties. Sans un mot. Sans remords. Elles prennent la voiture, les économies... Elles décident d'aller là où elles ont toujours voulu aller. Jusqu'à présent, on leur avait dit "c'est trop cher", ou pire "c'est irresponsable, pense aux enfants !". Maintenant qu'elles l'étaient complètement, irresponsables, elles voulaient voir la mer....
Oh, quelle douce chaleur, quel réconfort mérité que de plonger ses pieds dans ces vagues... Leurs départs semblent maintenant si justifié qu'elles se demandent pourquoi elles ne sont pas parties plus tôt. Un jour nouveau se lève devant elles. Peut-être fonderont-elles une nouvelle famille ? Une qui marche, cette fois là ? Qui sait...

Je ne comprends rien, ah oui ? Tu me dis que tu n'es pas comme toutes ces femmes ?
Partir, oui, mais pas ici. Toute cette planète est pourrie, bonne à jeter, je le sais, merci. Partir dans un autre pays ne me redonnera pas la vie.
Elle parlait en énigmes, savourant ce petit jeu de torture. Torture ! Torture pour mon esprit que de tester mon intelligence. Mais où, bon dieu ? Où veux-tu partir ? On a que cette Terre ! Je n'ai rien de plus à t'offrir ! Je ne peux pas t'emmener sur la Lune. Sais-tu au moins que tout cela ne sont que des promesses inconcevables de poètes romantiques ?
Elle savait. Les yeux baissés, comme toujours, elle a rajouté un élément à l'histoire, la dernière pièce du puzzle.

Si. Tu peux m'emmener ailleurs. Tu peux me faire rejoindre le Cosmos et le Grand Tout.

Voilà. C'était dit. Elle avait finalement craché le morceau. C'était deux mois après m'avoir demandé de partir pour la première fois. Que la vérité était dure à trouver. Sûrement parce que personne ne veut vraiment l'entendre.