God Bless You

A propos >> J'ai écrit cette nouvelle en partant d'un coup de tête terrible, et comme souvent, d'un coup de blues. C'est une nouvelle écrite en un soir, et elle n'est pas destinée à être retravaillée, aussi brouillonne puisse-t-elle être.

- De quoi tu as peur ?

Regards fuyants, hésitations. Ces choses-là ne se disent pas. On ne peut pas les expliquer. La fille fait deux pas dans sa direction, puis trois vers l'autre. Elle se colle au mur. Glisse le long pour s'asseoir.
La lumière est faible. On ne voit pas ses yeux derrière ses longs cheveux.

- Qu'est-ce qui te fait dire que j'ai peur ?

Mèches de cheveux remises en place. Elle lui parle de loin, en retrait. Elle ne veut pas s'avouer vaincue. Ces choses-là ne se disent pas. Elles se sentent.

- Ca se sent.

On ne doit pas trop parler de ces choses-là. Elles sont bien trop importantes. Ca fait bien trop mal. On ne veut pas entendre, il ne faut pas, non, non. Elle remue la tête en signe de négation. Elle n'a pas l'énergie de nier de façon plus vigoureuse. Tout ça l'épuise. Et peut-être que c'est vrai. Qu'elle a peur, après tout.

- A quoi tu sens ça ? Comment peux-tu prétendre ressentir ce que je ressens ?
- Parce que je te connais.

C'est drôle comme on est pris au piège par nos relations. Celles qui nous engouffrent, nous bouffent. Mais elles nous font vivre. Comment leur en vouloir alors ? Mais la fille n'a pas peur. Même quand ses poils se hérissent, même quand elle se réveille la nuit, après un cauchemar, et qu'il n'y a plus sa maman pour la protéger, lui tenir la main pendant des heures. Ce jour-là, même, le jour de l'accident, elle n'a pas eu peur. Quand elle a vu ces deux voitures se percuter. Quand elle était dans une de ces voitures. Quand il y a eu du sang. Du sang même sur ses mains. Elle n'a pas eu peur. Elle s'est dite qu'il était trop tard pour avoir peur. Tu vois, ce n'était pas le genre de fille à avoir peur, à paniquer au moindre problème. Alors pourquoi aurait-elle peur ?

- Quoi ?

C'est ridicule. On ne connaît pas si bien les gens. On ne peut pas les connaître au point de savoir pourquoi ils se lèvent le matin. Pourquoi ils ont toujours préféré le thé au café, ou l'inverse. De quoi ils ont peur. De quoi ils se souviendront toujours. S'ils se souviendront, dans cinquante ans, de telle ou telle personne rencontrée au lycée, dans un café. S'ils se souviendront comme ils ont eu peur vers leurs huit ans, quand ils ont compris ce qu'était la mort. On ne peut pas connaître si bien une personne qu'on comprend tous les signaux qu'envoie son corps. Personne ne pouvait dire si, lorsque ses yeux se perdait dans le vide, cette jeune fille avait peur. Si lorsqu'elle buvait du chocolat chaud, elle devenait soudainement mélancolique. On ne connaît jamais les gens avec lesquels on vit. C'est ça qui fait qu'on ne s'en lasse pas.

- Tu ne me connais pas. Et ne nie pas. On s'est rencontré il y a si peu de temps.

Des rires d'agacement. Pour cacher la vérité.

- Emmanuelle, tu rigoles. Ne me dis pas que tu trouves que sept ans de vie commune c'est peu ?

Sept ans. Sept ans déjà. Et environ cinq ans d'amour. Le vrai amour, celui auquel on croit pour toujours jusqu'à ce que l'on en rencontre un autre. Oui, c'est vrai. Elle y croyait encore, ce n'était pas le problème. Elle se lève et sautille un peu pour remettre sa jupe en place. Elle avance vers la seule lampe chargée d'éclairer la pièce. Il faudrait penser à en acheter une autre. L'ambiance est tellement glauque, avec celle-ci.

- Non, tu as raison, pardon. Mais tu ne peux pas prétendre me connaître.

Puis après un silence :

- Je t'assure que je n'ai pas peur.
- Si tu as peur. Ou alors tu as honte. Honte de moi. Honte de nous. Honte qu'on s'aime.

Ce n'était pas la honte. Elle fixe ses yeux. Non, pas de la honte, je t'assure.

- Enfin c'est ridicule, tu sais que je t'aime.

Elle dit ça avec un ton d'évidence. Pourtant sa voix tremble. Elle l'aime. Elle n'a pas peur, vraiment. Elle a juste peur de l'admettre. Peur de cet amour. Peur des jalousies qu'il engendra. Qu'il engendre. Les gens réagissent parfois bêtement, quand on a quelque chose qu'ils n'ont pas. Ils hurlent, emploient des grands mots. Les mots idiots, ceux qui blessent. Ils vous assurent que vous êtes ridicule, qu'aimer cette personne ne vous mènera nulle part. Ils vous poussent à y croire. Ils vous jurent que ce ne sont que des bêtises d'adolescents, que tout le monde passe par là, et que surtout, ça nous passera. Et quand ils découvrent que ça ne passe pas... Elle avait peur de ça. Qu'il découvre qu'elle y croyait. Qu'elle l'aimait vraiment.

- Je t'aime. C'est juste les autres, qui ne nous aiment pas.

Soudain les larmes veulent sortir. Tout ce qu'elle a refoulé veut sortir. Elle n'a pas eu peur dans cet accident. Elle n'a pas eu peur, la première nuit qu'elle a passé dans un appartement seule. Mais là, elle avait peur, c'est vrai. Les larmes dans la gorge. Dernier effort pour les empêcher de sortir.

- Et tu ne trouves pas ça con de nous séparer pour ça ? N'est-ce pas exactement ce qu'ils veulent ?

Si mais. Si mais même si leurs parents les rejettent. Si même eux n'osent plus les regarder. Si même le Dieu auquel on lui a dit de croire ne l'aime plus. Hein, et si...?

- Emmanuelle. Moi, je t'aime. Les autres sont jaloux, tu sais.

Elle sait.

- Très jaloux. Donc très bêtes.

Ca aussi, elle le sait. Elle se rappelle, l'autre jour, la voisine. Son regard. Posé sur leurs mains jointes. Pourtant rien de bien méchant. Sa moue désapprobatrice. Plus ses yeux baissés. Cette lâcheté. Ce manque de respect. Quelle bêtise. Quelle bêtise !

- Mais un jour, forcément, leur vision des choses changera.

Elle n'en est pas si sûre. Après tout, par exemple, son grand-père n'a pas changé, lui. Il a toujours gardé ses idées racistes en tête. Et il a crevé l'année dernière avec cette même haine injustifiée. Lui, ses idées n'ont pas changé. Il est mort en croyant avoir raison. En croyant ne faire de mal à personne. S'il avait su. S'il avait su comme il avait été un salaud pour des milliards de gens. Et que ces milliards là avaient raison.

- Tu crois ?
- J'en sais rien, peut-être. Je m'en moque. Je veux seulement être avec toi.

Des baisers pour le prouver.

- Et j'aimerais que tu veuilles être avec moi, aussi.
- Mais je le veux !

Elle le veux. Vraiment. Ce n'est pas le problème. Elle l'aime, elle veut passer sa vie avec, mais de là à exposer leurs vies au vue de tous... Elle n'est pas prête, c'est trop dur, tu comprends ?

- Alors assume. Assume, dis haut et fort que tu m'aimes. Et les gens accepteront.
- Non. C'est faux, tu le sais. Jamais ils ne nous accepteront.
- Si. Si tu leur prouves que c'est pour toujours.
- Non. Ils s'en moquent qu'on s'aime. Il ne veulent juste pas nous voir ensemble.

Deux filles qui s'aiment, ça fait tâche, vous savez. Les gens n'aiment pas ça. Ils n'arrivent pas à comprendre. Ils ne veulent pas savoir que ça existe. Alors si elles se cachent, c'est bien mieux comme ça, non ?

- Un jour, ils comprendront que nous sommes comme eux. Que finalement, on est tous les mêmes. Et même, peut-être, qu'ils sont plus étranges que nous. Ce jour-là, tu verras, ils nous aimeront.

Et ils en trouveront d'autres à haïr.